Entrepreneuriat social ou économie sociale: Quelle différence?

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Note : cet article a d’abord été rédigé en anglais à l’intention du blog de Carleton’s Perspective on Public Policy et vise à faire connaître les résultats de la synthèse de connaissances rédigée par Roy et al. et récemment publiée sur le site du TIESS.

Entrepreneuriat social

tiessL’entrepreneuriat social est de plus en plus populaire chez les jeunes au Canada. Cette popularité peut être attribuée à plusieurs raisons, incluant des changements dans les valeurs et les aspirations professionnelles des jeunes, ainsi qu’un accroissement des infrastructures soutenant cette tendance. Peut-être le meilleur exemple de cet aspect est la stratégie de la Fondation McConnell d’investir, à travers le programme RECODE, plusieurs millions de dollars afin de financer une douzaine d’universités à travers le Canada et ainsi permettre de « repenser les institutions publiques de l’intérieur; sortir des sentiers battus; trouver et faire grandir de nouvelles entreprises sociales; […] pour réaliser un monde plus juste, plus durable et plus beau. » [1]

L’entrepreneuriat social a plusieurs définitions parfois contradictoires, mais la notion de « faire des affaires pour le bien » y est toujours centrale. Ainsi, une entreprise sociale se différencie d’une entreprise conventionnelle dans la mesure où elle ne vise pas uniquement le profit. Cela dit, elle se différencie également du secteur à but non lucratif et caritatif classique dans la mesure où, afin de réaliser sa mission sociale, elle doit mener des activités économiques qui génèrent des profits. En somme, comme le dit Social Enterprise Canada, le but d’une entreprise sociale est « l’atteinte simultanée de rendement économique et social. » [2]

Économie sociale

L’idée de poursuivre une mission sociale via la réalisation d’activités économiques n’est cependant pas sans rappeler un autre concept présent depuis un certain temps déjà : l’économie sociale. Bien que le concept ait une riche histoire étroitement liée au mouvement coopératif et mutuel, il a gagné en notoriété au Canada et particulièrement au Québec dans le milieu des années 1990, avec la création du Chantier de l’économie sociale. Une loi adoptée au Québec en 2013 définit désormais précisément les caractéristiques que doit respecter une organisation afin d’être une entreprise d’économie sociale [3] :

  • Blended value graphL’entreprise a le statut juridique de coopérative, une mutuelle ou association;
  • Son activité principale consiste en la vente ou l’échange de biens ou de services;
  • Elle a pour but de répondre aux besoins de ses membres ou de la collectivité;
  • Elle est autonome dans sa gestion;
  • Sa gouvernance est démocratique.

Quelle différence?

Avec une mission partagée et un modèle économique apparemment similaire, il serait facile, pour le lecteur inattentif, de conclure que les deux concepts, entrepreneuriat social et économie sociale, décrivent la même réalité. Or, il y a au moins une différence notable : l’économie sociale requiert une forme de gouvernance collective et démocratique, alors que l’entrepreneuriat social est plutôt agnostique à ce niveau.

Le sociologue français Jean-Louis Laville soutient que la différence est encore plus fondamentale, puisque les deux mouvements sont liés à des idéaux-types de la solidarité qui sont différents [4].

D’un côté, la « solidarité démocratique », ancrée dans les valeurs d’assistance mutuelle, aspirerait à une transformation holistique des modèles économiques à travers la délibération publique. Cette vision correspond au mouvement de l’économie sociale.

De l’autre, la « solidarité philanthropique » serait motivée par l’idée de charité. Plus individualiste, ce type de solidarité est moins opposé aux mécanismes de marchés, dans la mesure où ils permettent d’atteindre des objectifs liés au bien commun. Cette perspective est associée au mouvement de l’entrepreneuriat social.

Enfin, les deux visions diffèrent sur le rôle d’un troisième concept : l’innovation sociale. Bien que l’innovation sociale ait elle aussi de nombreuses définitions, elle réfère généralement à n’importe quelle « réponse nouvelle à une situation sociale jugée insatisfaisante. » [5] L’économie sociale estime que ces solutions peuvent seulement être amenées grâce à une action collective et des changements institutionnels, alors que l’entrepreneuriat social soutient généralement l’idée que des individus – les entrepreneurs – fournissent l’étincelle qui permettra de résoudre des problèmes sociaux. Cette perspective n’est pas sans rappeler le mythe américain du self-made man, avec des philantrocapitalistes légendaires tels que Ford et Rockefeller. Aujourd’hui encore, des demi-dieux de l’industrie des technologies, tels que Gates ou Zuckerberg, sont perçus comme des individus disposant des ressources, de la volonté et de l’ingéniosité nécessaires pour enfin trouver des solutions et faire avancer les choses.

Mais aucune de ces perspectives n’est parfaite. Le tableau suivant, bien que caricatural, nous aide à comprendre comment les deux mouvements diffèrent et attirent des partisans différents, en montrant certaines des critiques que pourraient mutuellement s’adresser chacune des perspectives.

Entrepreneuriat social vers ÉS ÉS vers l’entrepreneuriat social
Lourdeur de la décision collective Sacrifice de la gouvernance démocratique au profit d’une élite éclairée et danger de détournement des missions pour intérêt individuel
Incapacité d’impact sur une grande échelle La solidarité est réduite au marché; l’inclusion sociale, à son accès
Dépendance envers l’État

Veut pallier aux problèmes dont il est lui-même la source
Trop d’importance accordée au respect du cadre légal et oublie la finalité qui est de répondre à un besoin social non satisfait Ne propose pas de nouveau modèle de développement
La forme juridique n’est pas garante d’un impact social positif L’entrepreneuriat social prétend à la nouveauté alors que l’ÉS considère les missions sociales dans les activités économiques depuis longtemps

Source: Matthieu Roy et al. 2016. Synthèse de connaissance: L’entrepreneuriat social et l’entreprise sociale, p. 38.

Conclusion

En conclusion, le momentum dont profite présentement l’entrepreneuriat social soulève plusieurs questions, particulièrement pour le secteur de l’économie sociale au Québec, mais aussi pour quiconque cherche à résoudre des enjeux sociaux. Mentionnons seulement quelques unes de ces questions :

  • Qui doit ou peut prendre en charge le social : l’État, les fondations, la société civile, les entreprises, les entrepreneurs?
  • À quel niveau se situe la transformation sociale souhaitée? Veut-on transformer l’ensemble du système économique ou seulement certaines parties? Est-ce que ce sont les mécanismes de création de valeurs qui sont en cause ou plutôt la façon dont les ressources sont redistribuées ?
  • Quelle est la logique de la transformation sociale dans le temps? Est-ce souhaitable qu’une organisation et sa mission soient pérennes?
  • L’implication des travailleurs et des usagers dans la gouvernance des organisations est-elle souhaitable? Est-ce que la propriété elle-même compte ou ce sont les services reçus en bout de ligne qui importent ?

Références

Référence principale: Roy, M. et al. 2016. Synthèse de connaissances: L’entrepreneuriat social et l’entreprise sociale. TIESS. http://www.tiess.ca/entrepreneuriat-social-et-lentreprise-sociale-une-nouvelle-publication/

[1] RECODE. 2016. À propos de Recode. http://re-code.ca/fr/au-sujet-de-recode/

[2] Social Enterprise Canada. 2016. What is Social Enterprise?http://www.socialenterprisecanada.ca/en/learn/nav/whatisasocialenterprise.html

[3] Gouvernement du Québec. 2013. Loi sur l’économie sociale. http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=2&file=/E_1_1_1/E1_1_1.html

[4] Laville, J.-L. 2014. Innovation sociale, économie sociale et solidaire, entrepreneuriat social. Une mise en perspective historique. In J.-L. Klein, J.-L. Laville, & F. Moulaert (Eds.), L’innovation sociale (pp. 45-80). Toulouse: ÉRÈS.

[5] Cloutier, Julie. 2003. Qu’est-ce que l’innovation sociale ? CRISES.
 

Originalement publié le 18 septembre 2016 par la Main visible


Gabriel Salathé-BeaulieuGabriel Salathé-Beaulieu est chargé de projet avec l’organisme Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS). Originaire de Baie-Comeau, Gabriel a étudié l’économie, la politique et l’administration publique à Québec, Londres, Ottawa et Paris. Il a été contaminé à l’économie sociale lors de son premier stage dans la fonction publique provinciale et s’intéresse depuis lors au domaine. Il œuvre désormais comme chargé de projet au TIESS, rêvant jour et nuit de mesure d’impact social. Que ce soit au bureau ou dans ses loisirs, il passe la majorité de son temps éveillé à écouter de la musique et parfois en jouer. 

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